
L'avenir du pays
Mes rapports avec mes compatriotes ont toujours été empreints d’ambiguïté. Autant j’admire le Vietnam pour son esprit indépendant et son passé «glorieux», autant je trouve les Mit (raccourcis de « Annamites », sobriquet que les viet kieu se donnent, équivalant au nigger pour les noirs américains) exaspérants dans leurs petitesses, leur superficialité et leur autoritarisme.
Jeudi dernier, j’ai reçu la visite d’une bonne amie d’Ottawa. Elle venait à Montréal pour visiter ses enfants dont le dernier fêtait son 25e anniversaire ce jour là. Le plan était que j’irai la chercher à la gare d’autocars, je la ramenerai chez moi jusqu’à l’heure du souper où on irait rejoindre ses enfants à un restaurant, je la ramenerai ensuite chez moi pour passer la nuit et la déposerai à la gare d’autocars le lendemain avant d’aller au bureau.
Cette courte visite, plus les souvenirs d’autres rencontres brèves, me suffiront pour démontrer le bien-fondé de mon allergie aux Mit.
Esprit de contradiction : peu importe ce que tu dis, c’est non d’office
Elle me emaile avant son arrivée : Tu viens me chercher à 5h15 à la gare d’autocars? Je réponds : Oui, c’est ce qu’on avait convenu. Elle répond : Non, on avait convenu d’un autre restaurant… Ma réaction : !!??!?!?1
Je voulais lui parler de mon plan d’affaires au Vietnam et lui offrir d’y participer, mais j’avais oublié qu’elle était une personne très timorée et très négative. À chacun de mes arguments, elle présentait le pire scénario : ça ne peut pas marcher, ils vont te voler, je connais plein de gens qui se sont fait rouler, etc.. À la fin, exaspérée, je lui dis : Écoute, je sais que tu ne veux pas participer, it’s ok, mais tu n’arrêtes pas de me poser des questions, you’re trying to pick my brain but you’re not even interested in the project. Elle se vexe : « Tu penses que je vais te voler ton plan d’affaires? ». « Non, lui dis-je, personne ne peut me voler mes idées, je suis la seule à avoir les compétences nécessaires pour réussir le projet. Mais tu as déjà décidé de ne pas y participer, et pourtant tu continues à me poser des questions et à contredire mes réponses. Tu n’es pas intéressée par mon projet, mais tu veux tout connaître, par pure curiosité. »
Je m’en fous de tes choix, voilà ce que je veux
À peine assise dans la voiture, elle m’informe qu’elle n’aime pas l’air climatisé (elle arrive en plein juillet vêtue de chandails et d’un manteau long jusqu’aux pieds). Donc il fallait éteindre le ventilateur dans la voiture et la clim dans la maison. Mais on ne pouvait pas non plus laisser la porte de la cuisine ouverte à cause des mouches et des moustiques. Il y avait plein de choses qu’elle n’aimait pas.

NON!
Tout ce que tu fais est mauvais et je tiens à te le dire
Les Vietnamiens que vous invitez à la maison ne sont pas de simples invités. Non, ce sont d’abord et avant tout des inspecteurs et des critiques experts en tout. Dès qu’ils arrivent, ils font le tour de la maison et vous énumèrent tout ce qui ne va pas chez vous et vous disent quoi faire pour rectifier vos erreurs et vos carences. Voici quelques raisons (parmi tant d’autres) pour lesquelles ma maison n’a pas leur sceau Good Housekeeping : le feng shui est tout faux, sans parler des couleurs des murs, du choix des meubles, etc… Ma chienne est sale et ses poils sont partout. Mes plantes, c’est pas ça. Les chambres sont drôlement petites. On ne peut rien trouver dans ma cuisine. Ma collection de statues de kwan yin en blanc de chine, je dois la placer sur des étagères, sinon ce n’est pas respectueux. Comment se fait-il que je n’ai pas d’autel des ancêtres. Pourquoi est-ce que j’ai de vieux meubles alors qu’il y a des entrepôts de meubles orientaux pas chers du tout… etc. Avec ma copine d’Ottawa, c’était une plante en particulier dont le pot était trop petit.

Ma collection de kwan yin
Je suis ton invité(e), mais c’est moi qui décide dans ta maisonUne fois installée à la maison, la copine a un petit creux. Comme il restait plus d’une heure avant le rendez-vous au resto, je lui propose un petit snack vin-fromage, qu’elle accepte. Je sors le fromage, je prends les assiettes et les verres et je la vois en train de découper le fromage à même le comptoir de la cuisine. Je luis dis, en plaisantant à moitié : « M’enfin, attends que je mette la table, on n’est pas des sauvages, tu as si faim que ça? » Elle refuse absolument : Non, non, pas de chichis. Je pense, sans oser le dire tout haut : Et si je te jetais le fromage par terre, tu pourras le manger sans chichi par terre avec la chienne? « Je ne veux pas que tu me serves » dit-elle. Ah, parce que toi, tu veux m’impressionner avec ton absence de chichi à la con, moi, je n’ai pas le droit de manger dans une assiette, comme une civilisée. Finalement, quand on commence à manger sur le balcon, elle me dit que mon pain est rassis (voir Tout ce que tu fais est mauvais etc..).
Plus tard, alors qu’on se prépare à sortir pour aller au restaurant, elle essaye de faire le tour de la maison pour éteindre tous les ventilateurs. L’idée que je puisse avoir une opinion à ce propos ne l’effleure pas une seule fois l’esprit.
Tu es trop conne pour planifier tes propres affaires et on décidera pour toiUn jour, j’invite deux très bons amis vietnamiens à venir passer la journée avec moi et, comme je devais partir pour Québec ou Ottawa – je ne m’en souviens plus – cette nuit là, je les avertis que je ne pourrai les recevoir que jusqu’à 7 heures, pensant bêtement qu’en leur donnant toutes les informations à l’avance, je leur permettais de faire leurs propres plans pour la soirée. Grosse, grosse erreur. Ils arrivent, on passe la journée ensemble, puis à 5 heures, ils décident qu’ils vont partir pour ne pas me fatiguer avant mon voyage. Ce dont ils se foutent : j’avais fait mes plans sur la base de leur départ à 7 heures et si j’avais su qu’ils partiraient 2 heures plus tôt j’aurais fait d’autres plans. Ce qu’ils ont décidé à ma place : je suis trop faible pour monter dans l’autocar et y passer 2, 3 heures avant d’arriver à destination, et je suis aussi trop conne pour savoir que je serais trop faible pour voyager en autocar sans me reposer 2, 3 heures au préalable. En d’autres termes, je suis comme une enfant qui a de vagues plans et eux, sont les adultes qui décideront pour moi quoi faire et quand. Demander mon avis ou me laisser décider, ce serait me témoigner un respect qu’apparemment je ne mérite pas.
Même chose pour mon amie d’Ottawa. Alors que je lui ai dit à maintes reprises que je me réveille tous les jours à 6h30 pour sortir la chienne et qu’on aura amplement le temps de prendre le petit déjeuner avant de partir pour la gare, elle décide que je ne suis pas fiable. À 6 heures, elle entre en trombe dans ma chambre, toute habillée avec son long manteau d’Il était une fois dans l’Ouest, et me secoue : Réveille-toi, tu vas être en retard pour le bureau!! Je me réveille en sursaut, pensant : Merde, mon réveil n’a pas sonné!? Et elle reste là, comme un fantôme derrière mon dos, alors que je fais mon lit. Mais vas t’en, je lui dis, laisse moi me préparer. Elle sort, enfin.
Lorsque j’arrive à la cuisine pour préparer le petit déjeuner, je constate qu’il n’était que 6h15. Je le lui dis, sa réaction : Hihhihihi! J’ai mal lu ma montre, vas te recoucher!
Hihihihi, je me suis trompée une fois de plus, mais j'ai toujours raison
On prend le café-croissant sur le balcon. Elle me dit que mon pain est rassis (encore) et que mon lait est yechh, qu’elle préfère de la crème. Et que je ne sais pas m’y prendre avec le café parce qu’il va devenir tout amer (voir Tout ce que tu fais est mauvais, plus haut). Le principe à comprendre avec les Mit (à moins que ce ne soit cette copine en particulier) c’est que s’ils se réfrénaient une seule fois de critiquer tout et n’importe quoi, ils perdraient leur joie de vivre. Super bonus, si la critique est marinée dans de la mauvaise foi. Par exemple, ma copine dont la maison abrite une ou deux plantes desséchées et poussiéreuses critique ma plante touffue et plantureuse, tout en passant sous silence mes innombrables orchidées en fleur, mes grands bambous verdoyants et mon balcon fleuri. Cela ne l’empêche pas non plus, avant de partir, de récolter dans un sac en plastique mes piments forts et mes herbes fines vietnamiennes sur le balcon.
Conclusion — La fin du rêve vietnamien
Avant que vous n’ayez la mauvaise impression, je tiens à vous dire que j’aime mes amis. Malgré leur vietnamitude, ce sont des personnes qui ont du cœur et de la décence (au sens anglais du mot). Toutes ces choses qu’ils font et que j’ai décrites découlent de « bonnes » intentions, ils le font pour mon bien, parait-il.
Un de mes rêves est de finir mes jours au Vietnam, près de la mer. Avec mes expériences auprès des Mit, je crois que je vais y réfléchir encore un peu. Je repasserai…
